Aller plus loin

Ces chansons françaises qui choquent aujourd’hui : retour sur une époque où l’on fermait les yeux

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Il y a des chansons qu’on a toutes et tous déjà entendues en fond sonore, sans vraiment tendre l’oreille. Et puis un jour, on réécoute les paroles. On les écoute vraiment. Et là… quelque chose se fissure. Parce qu’on découvre des textes qui parlent d’enfants comme si c’était normal. Des paroles qui flirtent avec des imaginaires adultes–mineur·es complètement inacceptables aujourd’hui, mais qui, à l’époque, passaient comme une banalité culturelle.

Cet article ne vise pas à exposer ces chansons pour les redécouvrir, mais pour analyser comment elles ont participé à normaliser des violences que nous condamnons aujourd’hui sans équivoque.

Il ne s’agit pas de rejouer ces récits ni à leur donner une plateforme complaisante. Il ne s’agit pas non plus de les savourer, mais de les regarder en face — comme un symptôme, un révélateur.
Parce qu’analyser cet héritage, ce n’est pas remuer le passé par goût du choc : c’est comprendre comment la société a évolué, comment elle s’est redressée, et pourquoi la protection des mineur·es n’est pas négociable.

C’est aussi un espace où la colère est légitime. Face à des paroles qui sexualisent des enfants, la colère n’est pas un excès : c’est un réflexe sain. Et c’est précisément cette colère-là — lucide, argumentée, protectrice — qui sert de fil conducteur.

“Petite” — Léo Ferré

Attention, on commence par la plus choquante. Ferré, connu par le grand public pour être un poète et monument de la chanson française, signe ici un texte qui glace le sang. Il écrit ici un texte où un homme adulte exprime une attirance sans détour pour une petite fille.

« Je t’apprendrai le verbe « aimer ». Tu as le corps d’un enfant cygne, et moi j’ai des mains de velours. Et quand tu marchais dans la cour, tu t’apprenais à me faire signe comme si tu avais eu vingt ans. (…) Tu as le buste des outrages et moi je me prends à rêver pour ne pas fendre ton corsage, qui ne recouvre qu’une idée, une idée qui va son chemin. Tu peux reprendre ton cerceau et t’en aller doucement, loin de moi et de mes tourments. Tu reviendras me voir bientôt, je jour où ça ne m’ira plus, quand sous ta robe il n’y aura plus le code pénal ».

« Quand sous ta robe, il n’y aura plus… le code pénal ». La phrase est d’une violence immense. Et la manière dont il la pose, calmement… c’est précisément ce qui fait froid dans le dos.

Le mécanisme est celui de la glorification de la pureté enfantine, la figure de “l’innocente” qui excite précisément parce qu’elle n’est pas encore une adulte. Beaucoup d’œuvres du XXᵉ siècle ont construit ce mythe. Aujourd’hui, on sait très bien qu’il sert surtout à justifier la prédation.

“Criminel” — Garou

On est en 2000, et il y a pourtant encore peu de place au doute quant aux intentions de l’homme décrit dans cette chanson, attiré par une adolescente.

« On dirait qu’elle sort des jupes de sa maman, mais méfiez-vous de la femme-enfant, méfiez-vous de ses quatorze ans. A cause d’elle, on m’appelle criminel. (…) Ils vont m’accuser, ils vont me condamner à cause d’elle. (…)  » En plus de la voix de Garou, on entend une voix légère de femme en fond qui ajoute « Si tu mets ta bouche tout contre ma bouche, oh, si tu me touches, je sors mes cartouches. Ton regard qui louche quand je suis sous la douche. Tes mots qui font mouche, je n’suis pas si farouche ».

Le texte suggère qu’il lutte, qu’il sait que “ce n’est pas bien”. Mais ce serait de sa faute à elle selon la chanson : « Ils vont m’accuser, ils vont me condamner à cause d’elle. » Sauf que non, le problème, ce n’est pas une adolescente de quatorze ans. C’est bien le désir de l’homme sur elle.

La figure de “l’homme dévoré par une passion interdite” est très courant — sauf que quand la “passion” concerne une mineure, on a affaire à l’expression d’une violence, jamais d’un amour.

“Hey, jolie petite fille” — Bernard Minet

Oui, le Bernard Minet de ton enfance, mascotte des années Club Dorothée, a sorti une chanson problématique.

En 1991, il a chanté : « Hey, jolie petite fille, est-ce-que tu voudrais bien sortir avec moi? Hey, jolie petite fille, tu sais tu me plais bien, reste auprès de moi. (…) Je sais que c’est la première fois, je t’en supplie, n’aies pas peur de moi. Quand tu prends ma main, je me sens si bien. On dit beaucoup de choses sur moi, je sais bien que tu ne les crois pas. C’est vrai, d’autres filles, m’ont parfois dit oui, mais ce n’était pas la même chose que toi ».

C’était présenté comme mignon, léger, anodin. Mais aujourd’hui, c’est juste gênant.

“Les petits lolos” — Daniel Balavoine

Balavoine est souvent perçu comme progressiste, engagé. Pourtant cette chanson repose sur une sexualisation explicite du corps d’une fille trop jeune pour être l’objet de ce regard. Ca se passe en 1983.

« On peut les trouver à cinq heures devant les écoles : les lolitas. Oh, elle est si câline qu’il faut respecter son corps, très fort. Elle est tellement divine qu’on peut tout imaginer, mais il ne faut pas toucher ses petits lolos, jolis lolos. (…) Le goût de ses larmes fait sur moi l’effet de l’alcool, ma lolita. Et souvent son malaise me laisse KO. »

Il dit qu’il “ne faut pas toucher”, mais le reste du texte exprime un imaginaire qui sexualise une enfant — et c’est précisément ce qui dérange aujourd’hui. La chanson se veut mignonne, légère, avec un peu d’humour. Heureusement, amuser avec la sexualisation d’un corps d’écolière, aujourd’hui, est impensable — et c’est tant mieux.

“Chez moi” — Serge Lama

« Viens, je ne suis pas encore très vieux, j’ai la passion au fond des yeux et j’ai besoin d’un coeur tendre à aimer, oh oui, j’ai besoin de te protéger, j’ai tellement d’amour à donner. (…) Viens, laisse un peu tomber tes poupées, laisse tes livres et tes cahiers. La vie, tu sais, ça s’apprend au dehors. D’ailleurs, je sais que quelque fois tu sors. Viens, j’ai peur que ton coeur prennes froid, j’ai peur qu’un jeune maladroit te fasse du mal sans le vouloir vraiment. Oh oui, méfie-toi des jeunes amants. »

Lama, l’homme plus âgé, se positionne en guide, en protecteur, en initié. On retrouve la structure classique de la dynamique de domination : l’adulte a le savoir, la jeune fille “apprend”, la relation est déséquilibrée, malsaine et problématique dès le départ. Le « romantisme » d’époque ne doit pas masquer ce qui, aujourd’hui, serait reconnu comme une relation d’abus inappropriée et fondée sur l’emprise.

“Petite fille” — Christian Delagrange

Encore une chanson qui exprime un désir pour une « petite fille ». L’homme adulte s’adresse directement à elle, lui parle de son désir, de son « amour ».

« Petite fille, je sais pourquoi tu pleures tous les jours. Tu es en train d’apprendre qu’en amour, ce que l’on veut avoir, on ne l’a pas toujours. (…) Tu crois qu’au monde il n’y a que ce garçon-là, mais moi je t’aime et tu ne le vois pas. (…) Tu ne sens pas ce qui se passe dans mon coeur, petite fille, j’attends le jour où tu auras compris que pour toi je suis encore bien plus qu’un ami. »

La chanson vend l’écart d’âge comme romantique d’une part, et ce « pauvre homme perdu d’amour » comme triste d’autre part. Le véritable drame, c’est cet adulte qui projette du désir sur une enfant — en sachant pertinemment que cette relation ne peut exister.

“Une petite fille entre neuf et dix ans” — Gilbert Bécaud

« Dans un restaurant espagnol, au mois de janvier, je dinais solitaire (…) était attablée une petite fille entre neuf et dix ans. Elle s’est levée lentement, je l’ai regardée. (…) Elle était belle avec ses cheveux blonds très pales. (…) Devant moi, elle s’est arrêtée. (…) Elle m’a regardé attentivement. Alors j’ai souri, gêné, étrangement. Elle, elle ne souriait pas, elle me regardait de ses yeux très noirs, très grands, qui ne m’ont pas quitté pendant de longues secondes. Elle me fascinait comme une femme. Alors, j’ai fini par baisser les yeux. Elle s’est éloignée, elle avait compris qu’elle m’avait troublé. Ce sont des choses difficiles à dire. Ce sont des choses difficiles à chanter. Que s’est-il passé? Un moment d’amour, vraisemblablement. »

Bécaud dit les choses sans les dire… Le texte installe un malaise constant : fascination, trouble, interprétation d’un “moment d’amour”… rien dans cette scène ne devrait être romantisé. Les paroles racontent l’attirance d’un homme pour une enfant de neuf à dix ans. L’écouter aujourd’hui est gênant — et c’est précisément pour ça qu’elle figure dans cet article.

“Gamine” — Jean-Luc Lahaye

Jean-Luc Lahaye a été condamné en 2015 pour corruption de mineure. Relire cette chanson à la lumière de ces faits éclaire d’une manière très différente ce qu’elle raconte.

« Oh gamine, dès que je te touche, que tu m’offres ta bouches câline, oh oh j’ai peur. Peur de faire un rêve, que soudain il s’achève, se termine en femme mineure. »

Il y parle d’une “gamine” qui l’attire, dont la jeunesse le trouble. Ce n’est pas de la fiction, ni une mauvaise interprétation : c’est un discours cohérent avec des actes réels.

Pourquoi cet article est important

Pendant longtemps, la société a fermé les yeux sur des choses qu’elle ne devait jamais tolérer. Ces chansons en sont la trace. Elles nous rappellent qu’on a vécu dans une culture où l’attirance d’adultes pour des mineur·es n’était pas seulement ignorée, mais parfois transformée en poésie, en métaphore, en romance. Aujourd’hui, on sait à quel point cette représentation est dangereuse. On sait ce qu’elle normalise, invisibilise et légitime l’inacceptable.

Comprendre ce passé, ce n’est pas excuser : c’est mesurer le chemin parcouru. C’est redonner du poids à nos principes actuels : respect du consentement, protection de l’enfance, refus de toute sexualisation des mineur·es. C’est aussi rendre visible les survivant·es, celles et ceux qui ont grandi dans un monde où leur souffrance n’était pas vraiment dite.

Cet article est important parce qu’il remet de la lumière là où il y avait de l’ombre. Parce qu’il rappelle que la culture n’est jamais neutre : elle façonne nos seuils de tolérance. Et parce qu’en revisitant ces paroles avec nos yeux d’aujourd’hui, on consolide ce que la société a enfin compris : un enfant n’est pas un objet de désir. Un enfant n’est pas disponible. Un enfant doit être protégé — sans nuance, sans poésie.

Pour finir : la loi et les ressources utiles

En écrivant – et en lisant – cet article, il reste souvent un mélange étrange : de la colère, de la tristesse, parfois même un sentiment de vertige. C’est normal. Revoir ces paroles, c’est se confronter à un passé où ce qui aurait dû être nommé comme une violence était maquillé en chanson d’amour. Mais si tu es arrivé·e jusqu’ici, sache une chose : tu fais partie de celles et ceux qui regardent ces réalités en face, sans détour, pour mieux les transformer.

Il est essentiel aussi de rappeler que, dans la loi française, les choses sont claires : tout acte sexuel avec un·e mineur·e de moins de quinze ans est un crime ou un délit, et le consentement ne peut en aucun cas être présumé ni manipulé. Si l’adulte a une autorité (prof, coach, tuteur…), l’âge monte à 18 ans. Un enfant ne peut pas consentir. La société a posé un cadre net pour protéger les enfants, et c’est une avancée qu’on doit continuer à défendre. Rien, absolument rien, ne justifie le franchissement de cette limite.

Et si tu lis ces lignes avec la boule au ventre, parce que certaines chansons réveillent des souvenirs que tu n’avais pas forcément envie de raviver aujourd’hui, j’aimerais que tu saches que tu n’es pas seul·e. Tu as le droit de te sentir perturbé·e, en colère, fragile ou confus·e. Tu as aussi le droit d’aller chercher de l’aide. Parfois, une simple conversation peut suffire à alléger quelque chose qu’on gardait, qu’on portait trop lourdement. Tu peux te tourner vers une personne de confiance, un médecin, un·e psychologue, ou même les lignes d’écoute dédiées comme le 119 pour protéger un enfant en danger ou le 3919 si tu ressens le besoin d’être accompagné·e face à des violences.

Et si c’est un enfant autour de toi qui te semble en difficulté, même si tu ne sais pas exactement quoi faire, même si tu n’es pas certain·e d’avoir “assez” d’éléments, tu peux appeler pour demander conseil. Protéger, ce n’est pas “accuser à tort”, c’est ouvrir une porte. Et les professionnel·les qui répondent savent guider sans jugement.

Ce que cet article rappelle, au fond, c’est que la culture a longtemps enjolivé des choses qui n’auraient jamais dû l’être. Aujourd’hui, on avance autrement. On protège mieux. On écoute davantage. On croit les enfants. Et on construit un monde où personne n’a à grandir dans le silence.

Et si tu as besoin d’en parler, parle simplement, partage ce que tu ressens, demande l’écoute dont tu as besoin. Tu peux continuer la lecture, faire une pause, écrire, respirer. Tu peux aussi choisir d’agir, si quelque chose en toi dit que c’est le moment. Quelle que soit la direction que tu prends, tu n’es pas seul·e.