Les bases

Comment répondre aux questions les plus fréquentes (et fatigantes) sur le féminisme

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Table des matières

Tu l’as surement déjà vécu : ce moment où quelqu’un te lance une question qui te cloue sur place. Une question faussement innocente, ou totalement agressive, ou juste très mal informée. Et toi, t’es là, à chercher les mots alors que tu sens que quelque chose cloche profondément dans ce qu’on te dit. Au fond de toi, tu sais que tu as raison, que la question a une réponse claire, mais difficile de la formuler. T’as pas les mots, pas les sources, pas les infos, et tu te sens à la masse.

Cet article est là pour ça : te donner des réponses claires, simples, solides. Pas pour faire un débat de boxe, mais pour te permettre de rester droit·e dans tes bottes, de t’appuyer sur des faits, et de garder ton calme quand en face, ça déraille. Alors, au prochain repas de famille, tu sauras enfin quoi répondre à Tonton Relou.

« Pourquoi tu dis que les femmes sont opprimées ? On est en 2025, pas en 1950. Les femmes ont déjà les mêmes droits que les hommes »

La phrase qui oublie que droit ne veut pas dire réalité. Oui, les lois ont changé. Mais les faits, eux, continuent de parler.

Quelques chiffres solides :
— En France, les femmes gagnent encore 15 % de moins que les hommes en moyenne (Insee, 2024).
— Elles accomplissent 72 % du travail domestique et 65 % des tâches parentales (Insee, 2023).
— Une femme meurt tous les 2,5 jours sous les coups d’un conjoint ou ex-conjoint (Ministère de l’Intérieur, 2024).
— Les femmes représentent 70 % des pauvres dans le monde (ONU Femmes, 2023).

Donc non, ce n’est pas “comme en 1950”, mais l’égalité réelle n’est pas encore là. Le féminisme, c’est juste le mouvement qui s’assure qu’on ne s’arrête pas en chemin.

« Pourquoi tu parles tout le temps de patriarcat ? Ça existe encore vraiment ? »

Le patriarcat n’est pas une opinion mais un constat sociologique. Le patriarcat, ce n’est pas “les hommes méchants”. C’est un système social qui valorise ce qui est associé au masculin, et dévalorise ce qui est associé au féminin. On en retrouve les traces dans pratiquement tous les indicateurs sociaux.

Concrètement :
— Les métiers dits “féminisés” sont systématiquement moins payés (OCDE, 2024).
— Les femmes passent deux fois plus de temps que les hommes à faire du travail non rémunéré.
— Dans les médias, les femmes expertes représentent moins de 35 % des intervenantes (CSA, 2024).
— Les violences sexistes et sexuelles touchent surtout des femmes : 1 femme sur 5 subit un viol ou une tentative de viol dans sa vie (OMS, 2021).

« Tu penses pas que les féministes exagèrent tout ? Pourquoi vous dites qu’il y a du sexisme partout ? Vous voyez le mal partout. »

Si on “voit” le sexisme partout, ce n’est pas parce qu’on invente : c’est parce qu’on a appris à le reconnaître. Le sexisme n’est pas toujours spectaculaire. Souvent, c’est subtil, diffus, normalisé. Quand tu mets des lunettes propres, tu réalises simplement que la vitre était sale.

Quelques exemples :
— Les petites filles sont moins complimentées pour leurs compétences et davantage pour leur apparence (études de l’UNICEF et de l’APA).
— Les médecins prennent moins au sérieux les douleurs rapportées par les femmes (INSERM, 2022).
— Une femme a 2 fois plus de chances d’être interrompue en réunion (Harvard Business Review, 2018).

Ce n’est pas de l’exagération, c’est factuel.

« Pourquoi tu dis que les hommes sont un problème, pourquoi c’est toujours les hommes qu’on accuse ? »

On respire un grand coup. Ce n’est pas les hommes le problème. C’est le comportement appris, produit d’un système.

Regardons quelques chiffres de plus près :
— 90 % des violences sexuelles sont commises par des hommes (Ministère de l’Intérieur, 2024).
— 86 % des violences conjugales aussi.
— Les féminicides sont à 99 % commis par des hommes.

Ce sont des faits, pas une attaque envers tous les hommes. La question n’est pas “les hommes”, mais “la socialisation masculine” : ce qu’on attend d’eux, ce qu’on leur interdit, ce qu’on excuse. Le féminisme vise à changer les comportements, pas à désigner une moitié de l’humanité comme l’ennemie problématique à abattre.

« Pourquoi vous voulez mettre les hommes à genoux ? » ou dans un autre style « Pourquoi les féministes détestent les hommes ? »

Les féministes ne veulent pas asservir la moitié de la population. Elles veulent des hommes debout, avec les femmes, et pas au-dessus. L’idée que le féminisme “déteste les hommes” vient surtout d’une peur : si les femmes gagnent du pouvoir, les hommes en perdraient. Or, l’égalité n’est pas un gâteau avec un nombre de parts limitées. Le féminisme libère tout le monde. Même ceux qui le craignent.

L’égalité est un bénéfice collectif. Pour parler plus clairement de ce que les hommes ont aussi à y gagner :
— les hommes vivent plus longtemps dans les pays égalitaires (OMS)
— ils subissent moins les injonctions virilistes
— ils ont plus de liberté émotionnelle
— ils ont de meilleures relations amoureuses et familiales

« C’est quoi votre délire avec la charge mentale ? Tout le monde est fatigué. »

La “charge mentale” (concept défini par la sociologue Monique Haicault puis popularisé par Emma) n’est pas juste “être fatigué”. C’est devoir penser à tout, pour tout le monde, tout le temps.

Pour rappel : 80 % des plannings domestiques sont gérés par les femmes (Insee, 2023). Cette charge invisible génère stress, anxiété, troubles du sommeil. Par ailleurs, les femmes sont plus sujettes au burn-out parental (HCE, 2023). La charge mentale n’est pas une sensibilité excessive ni une plainte sortie de nulle part sur notre état de fatigue ou une envie quelconque de se détendre au spa : c’est une réalité mesurable.

« Pourquoi les féministes sont toujours en colère ? »

Au delà de l’image stéréotypique de la féministe en colère, ne peut-on pas se dire : parce qu’il y a de quoi? Et surtout : n’oublions pas que la colère est un moteur.

Historiquement, toutes les grandes avancées sociales (droit de vote, droit à la contraception, droit à disposer de son corps) ont été obtenues grâce à des femmes (et allié·es) en colère. La colère n’est pas un défaut moral. C’est une réaction saine face à une injustice persistante. Et, soyons honnêtes : si tu subissais au quotidien ce que les femmes subissent, tu serais en colère aussi.

« Pourquoi vous vous plaignez alors que dans d’autres pays c’est pire ? »

C’est le fameux “y’a pire ailleurs”. Un argument utilisé pour faire taire. Pourtant, lutter pour les droits ici n’empêche en rien de soutenir les luttes ailleurs. Et surtout : les injustices locales ne deviennent pas acceptables parce qu’il existe des injustices plus graves ailleurs. Dire à quelqu’un “d’autres souffrent plus que toi donc tais-toi”, ce n’est pas de la sagesse. C’est une stratégie pour maintenir le statu quo, voire pour silencer.

« Pourquoi vous ne parlez jamais des hommes victimes ? »

C’est faux. Le féminisme parle aussi des hommes victimes. En réalité, c’est plutôt le patriarcat lui-même qui a tendance à ignorer les hommes victimes. Pourquoi ? Parce que ce système apprend aux hommes à ne pas se plaindre, à ne pas demander d’aide, à ne pas avouer leur vulnérabilité.

Les mouvements féministes dénoncent le tabou sur les violences conjugales contre les hommes, le manque de structures dédiées, la honte viriliste qui les empêche de témoigner, la garde d’enfants systématiquement confiée aux mères (souvent dénoncée par les féministes elles-mêmes). Le féminisme inclut les hommes. C’est le patriarcat qui, lui, les abandonne.

« Pourquoi tu prends tout personnellement ? C’est juste de l’humour. » ou encore « Pourquoi vous voulez censurer les blagues ? »

Une blague n’est pas “juste une blague” quand elle sert à normaliser une oppression. L’humour n’est pas neutre : c’est un outil social puissant.

Les recherches montrent que :
— les blagues sexistes augmentent la tolérance au sexisme (Université du Tennessee, 2016)
— elles renforcent l’idée que les violences sont “normales”
— elles créent un climat hostile (American Psychological Association)

Une blague peut être drôle sans piétiner quelqu’un. Le féminisme ne censure pas : il demande juste de faire de l’humour sans blesser. Et c’est largement possible.