Féminisme c’est déjà galère à cerner, alors intersectionnalité, c’est encore un peu plus intimidant. Pourtant c’est pas vraiment compliqué. Derrière ce concept, rien d’abstrait. C’est une manière plus juste et plus complète de penser les inégalités. Parce que non, toutes les femmes ne vivent pas le sexisme de la même façon. Et parce qu’on ne peut pas parler d’égalité si on oublie celles et ceux qui cumulent plusieurs formes de discriminations.
Aux origines : quand le féminisme oubliait certaines femmes
Pendant longtemps, le féminisme dominant — celui qu’on a le plus entendu dans les médias, les universités ou les mouvements sociaux — a surtout été porté par des femmes blanches, occidentales, issues de classes moyennes ou aisées. C’est ce que des penseuses comme bell hooks, Audre Lorde ou Angela Davis ont très justement dénoncé : ce féminisme-là parlait “au nom des femmes”, mais il ne représentait pas toutes les femmes.
Les femmes noires, les femmes migrantes, les femmes pauvres, les femmes handicapées ou encore les femmes trans étaient souvent laissées de côté. Leurs luttes étaient invisibles ou reléguées à la marge, comme si elles n’étaient pas prioritaires.
Cette invisibilisation a eu des conséquences : les inégalités se sont creusées entre femmes elles-mêmes. Certaines ont eu accès à des droits et à une reconnaissance sociale, tandis que d’autres continuaient à subir, en silence, des discriminations cumulées. C’est là qu’intervient Kimberlé Crenshaw, juriste afro-américaine, qui en 1989 invente le terme intersectionnalité pour décrire ce croisement de discriminations. Elle montre qu’une femme noire, par exemple, n’est pas seulement victime de sexisme ou de racisme, mais des deux en même temps — et que ces discriminations s’entremêlent d’une manière unique.
Un féminisme à plusieurs voix
L’intersectionnalité, c’est accepter que nos expériences ne sont pas universelles. C’est reconnaître que la couleur de peau, la classe sociale, l’orientation sexuelle, le handicap ou l’identité de genre modifient la façon dont on vit le monde.
Le féminisme noir a ouvert la voie dès les années 70. Puis d’autres mouvements ont élargi la réflexion : les féminismes décoloniaux, les féminismes autochtones, les féminismes queer. Tous rappellent que l’égalité réelle ne peut exister si certaines sont oubliées.
Et oui, les femmes trans font partie intégrante de cette conversation. Leur exclusion de certains espaces féministes trahit encore aujourd’hui une peur, un manque d’écoute, voire une hiérarchie entre “bonnes” et “mauvaises” luttes. Pourtant, penser l’intersectionnalité, c’est refuser ce tri. C’est comprendre que nos combats se renforcent mutuellement au lieu de se concurrencer.
Des exemples concrets, ici et maintenant
En France, cette prise de conscience avance lentement. Des militantes comme Rokhaya Diallo ou Sandrine Rousseauparlent de la nécessité d’un féminisme inclusif, ancré dans la réalité sociale. Dans d’autres pays, des collectifs comme Black Lives Matter, fondé par trois femmes noires et queer, ont montré comment les luttes contre le racisme et le sexisme pouvaient s’unir.
Même dans la vie quotidienne, on peut agir. Par exemple, en observant quels visages on met en avant quand on parle de “femmes fortes”. En remarquant qui est écouté et qui ne l’est pas dans un débat. En se demandant si notre idée du féminisme parle vraiment à toutes les femmes, ou seulement à celles qui nous ressemblent.
Intégrer l’intersectionnalité dans nos comportements
Tu peux commencer simplement. En t’informant, en lisant, en écoutant des voix différentes de la tienne. En laissant de la place à celles qu’on entend moins. En reconnaissant aussi tes propres privilèges — sans culpabilité, mais avec lucidité.
Quand tu fais un choix, poses-toi la question : qui risque d’être exclu par ce que je dis ou fais ? Qui n’a pas les mêmes facilités que moi pour se faire entendre, pour accéder à un emploi, à la parole publique, à la sécurité ?
C’est dans ces petits gestes, ces micro-réajustements du regard, que le féminisme intersectionnel devient concret.
Pourquoi c’est essentiel
Parce que le monde change. Parce que les luttes féministes ne peuvent plus être pensées en silos. Et surtout, parce que l’égalité que nous voulons ne peut être partielle.
Un féminisme qui n’inclut pas toutes les femmes, et plus largement toutes les personnes discriminées, finit par reproduire les mêmes logiques de pouvoir qu’il prétend combattre.
Alors oui, l’intersectionnalité demande un effort. Elle demande de l’écoute, de la nuance, parfois de remettre en question nos certitudes. Mais c’est ce qui la rend belle : elle ouvre un espace où chacun·e peut se reconnaître, sans hiérarchie, sans domination.
Et si tu veux contribuer à ce changement, tu n’as pas besoin d’être parfait·e. Tu as juste besoin de commencer — par un mot, une attention, une discussion. C’est comme ça qu’un féminisme plus juste, plus large, plus humain peut vraiment exister.